Renomination : fait de nommer de nouveau une personne à un emploi, une fonction, une dignité
Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même. On n’a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine qui pourtant est la nôtre. A l’adresse d’une oreille étrangère, qui ne connait rien de notre histoire et du rôle qu’elle y joue, on confie pour la première fois le soupir d’être soi. La pudeur administrative nous aide à formuler les choses. On aimerait changer de prénom. La décision est prise. On est prêt à effectuer des démarches, à nous abandonner aux recommandations. En écoutant ces dernières, on hoche la tête pour personne, on ronronne à voix haute et on prend des notes qu’on ne relira jamais. On affirme qu’on apportera bientôt de nouveaux papiers, des justifications. On remercie la voix pour qui renverser l’ordre des choses semble être un jeu d’enfants. On salue. On raccroche. Pas encore tout à fait certain d’être celui ou celle qui accomplit les gestes, on se lève. Quelqu’un, peut-être soi, ouvre le répertoire de son portable et y modifie son propre prénom. On commence par là. Puis on va se doucher.

Vous avez changé de prénom ? Racontez-moi tout : blandine.rinkel@yahoo.fr
Illustrations de Camille Potte

L’histoire de Regret Iyer. Il porte plusieurs chapeaux et se décrit comme écrivain-éditeur-photographe-journaliste-caricaturiste et pleins d’autres choses.
Quand Geeta Pandey, de la BBC, l’a rencontré, c’est du moins ce qu’elle a noté.
Son premier article, dans les années 1970, s’intitulait « Qui suis-je ? » — il fut publié dans le journal de l’école et ça lui suffit à être convaincu qu’il serait un bon journaliste. Il commença donc à envoyer des lettres à des journaux et plusieurs furent publiées. Plus ambitieux, il adressa un article à Janavani, un journal en Kannadan, sur l’histoire de la ville de Bijapur. Quelques jours plus tard, il reçut une lettre de refus — intitulée « regret letter ». C’était la première, et elle ne le découragea pas. Il continua d’adresser des articles, des caricatures, des poèmes, à tous les journaux anglais et Kannadan qu’il repérait. Il écrivit à propos des temples et des zones touristiques, des redevances, des services publics inefficaces et des problèmes de poubelles. Les journalistes locaux ayant eu affaire à lui dirent tous qu’il était « ce dont les cauchemars des éditeurs sont faits ». Quelques uns de ses travaux furent publiés, mais la plupart furent rejetés et en quelques années, il amassa une collection de 375 « regret letters » de toutes sortes d’organisations. « Pas juste indiennes, mais internationales ! » « J’étais bombardé de lettres de refus, dit-il, sans avoir la moindre idée de la raison pour laquelle j’étais si rejetée. J’ai commencé à me dire : ok mais qu’est-ce qui me manque ? Mais personne ne m’expliquait rien. » C’était, en réalité, son écriture « minable » qui posait problème — confie un journaliste vétéran qui connut Sathyanarayana à cette époque-là et qui devait sans cesse refuser son travail. « Parfois, je publiais un bout d’article juste pour qu’il nous lâche la grappe… »
Et puis un jour, Mr Iyer visita le bureau du journal Prajvani pour se plaindre d’être sans cesse rejeté et le rédacteur en chef lui demanda des preuves. Le lendemain, il revint avec des centaines de « regret letters ». Alors dans ses colonnes, Mr. Hedge consacra un article à « Regret Iyer ».
« N’importe qui aurait été embarrassé et aurait planqué les lettres de refus mais lui les exhibait fièrement. »
Optimiste devant l’éternel, M. Iyer avait en fait deviné que sa malchance se changeait en avantage s’il la mettait en lumière…
« Les éditeurs avaient réfléchi à plusieurs surnoms avant de me donner celui de « Regret Iyer », explique M. Ier, ajoutant que quand il obtint ce nouveau nom il « réalisa qu’un coup de stylo est moins douloureux qu’un coup d’épée. »
Alors il déposa en justice une demande de changement de prénom.
« J’ai changé mon nom sur mon passeport, sur mon carnet bancaire, sur mon invitation de mariage aussi… »
« Au début les gens se moquaient de moi, Le dingo, il doit être fou, disaient-ils. Il y avait un peu d’humiliation. Mais mon père me donna du courage, et comme ma famille m’encourageait, j’ai eu l’impression d’être la personne la plus heureuse du monde. »
La plupart de sa vie, M. Iyer la vécue d’ailleurs grâce à l’aide financière de son père… ’’à ce que les choses changent pour lui. Après son changement de prénom, de plus en plus de ses articles et photographies commencèrent à être publiées. Il avait apprit à travailler et à se mettre en valeur. « J’étais ce type armé d’appareils, de stylo, de scooter, de casque et même d’un t-shirt où était inscrit mon logo : « REGRET IYER »).
Son épouse et ses deux enfants à leur tour adoptèrent Regret comme deuxième nom.
Finalement, Regret devint le premier journaliste citoyen de l’Inde.
« Pour nous, c’était la peste, mais pour les lecteurs, c’était chouette. Les gens cherchent toujours des petits détails, des choses amusantes dans les journaux. Lui se promène toujours avec un appareil, il prend des photos des arbres qui tombent, des atrocités policières, des poubelles qui s’écroulent dans les rues… »
En dépit de ses nombreux refus, Mr Iyer confie qu’il n’a jamais abandonné parce qu’il s’y connaissait bien en rejets. Il songea même, un temps, à créer une association internationale du refus (regret) — mais j’avais peur que personne ne la rejoigne. »
Est-ce qu’il regrette, parfois, d’avoir changé de prénom ?
« Non », dit-il immédiatement, « un jour viendra où il n’y aura plus de lettres de refus. Les « regret letters » auront été digérées par le monde digital — d’ailleurs pleins de gens me demandent déjà ce que c’est. Mais après ce jour viendra un autre jour, où le monde des ordinateurs s’effondrera, et alors ma collection de lettres de refus refera surface. Elle marquera l’histoire. »