Renomination : fait de nommer de nouveau une personne à un emploi, une fonction, une dignité
Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même. On n’a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine qui pourtant est la nôtre. A l’adresse d’une oreille étrangère, qui ne connait rien de notre histoire et du rôle qu’elle y joue, on confie pour la première fois le soupir d’être soi. La pudeur administrative nous aide à formuler les choses. On aimerait changer de prénom. La décision est prise. On est prêt à effectuer des démarches, à nous abandonner aux recommandations. En écoutant ces dernières, on hoche la tête pour personne, on ronronne à voix haute et on prend des notes qu’on ne relira jamais. On affirme qu’on apportera bientôt de nouveaux papiers, des justifications. On remercie la voix pour qui renverser l’ordre des choses semble être un jeu d’enfants. On salue. On raccroche. Pas encore tout à fait certain d’être celui ou celle qui accomplit les gestes, on se lève. Quelqu’un, peut-être soi, ouvre le répertoire de son portable et y modifie son propre prénom. On commence par là. Puis on va se doucher.

Vous avez changé de prénom ? Racontez-moi tout : blandine.rinkel@yahoo.fr
Illustrations de Camille Potte

Après la mort d’un homme qu’elle rencontra à 19 ans et qu’elle aima pendant plus de trente ans, Raphaèle Billetdoux ne parvient plus à vivre sous le prénom de Raphaèle. Elle s’asphyxie. « Raphèle est morte » à elle-même : c’est son autre prénom qui vient prendre la relève, Marie : « Le désir de ma mère, depuis toujours, était que son premier enfant s’appelle Raphaël. Lorsque son premier enfant naquit – une fille –, elle l’appela Virginie. Puis vint Raphaële avec un “e” comme j’ai dû le préciser toute la vie. A ma naissance, mon père avait souhaité y ajouter Marie, “pour l’adoucir”, a-t-il dit… Toute la première année de mon existence, on m’a appelée Marie-Raphaële. “Au bout d’un an environ, dit ma mère, Marie est tombé, Raphaële a triomphé…” Vouloir retrouver Marie est significatif pour moi d’une évolution, d’une volonté d’orientation nouvelle. Comme quelqu’un qui, toute sa vie, aurait dormi toujours d’un seul côté du lit et soudain décide de mettre l’oreiller au milieu et d’écarter les bras. Ce n’est pas un reniement de Raphaële, c’est, au contraire, une tentative d’élargissement pour ré-habiter une partie de mon prénom qui n’a pas vécu, une partie de moi, donc, que j’ai désertée, ou occultée. C’est réhabiliter le désir de mon père, redonner une chance à la donne de départ, mettre en lumière, peut-être, un autre aspect de moi-même… J’ai bien dit que c’était une tentative. Car il me reste à savoir ce que va dire et va faire Marie. Déjà, c’est Marie qui a écrit ce livre, et non plus Raphaële, qui n’y arrivait plus... Lorsqu’on traverse une épreuve morale et physique de plusieurs années, qu’on refuse toute prise de médicament allopathique, tout ce qui a le pouvoir de changer les énergies, d’apporter des vibrations nouvelles, est une aide. Or, notre prénom est le mot que nous entendons le plus, dans toute notre existence. Depuis ses 19 ans et ses premiers romans, Raphaële a aimé, été aimée, nommée par Paul. Ce compagnon est physiquement mort en juillet 2002. C’est terrible de découvrir à quel point le regard de l’autre nous enferme. J’avais l’impression qu’on n’apercevait plus, en me rencontrant, que le fantôme de Paul sur mon épaule. Je ne pouvais plus évoluer, ni aux yeux du monde ni à mes propres yeux. Assez vite, j’ai su qu’il y avait un choix : ou je mourais avec lui sous le nom où il m’avait connue, par fidélité à lui, ou j’essayais de renaître, par fidélité à moi-même, sous un autre de mes prénoms, demeuré dans les limbes… Avec tous les risques que cela comportait, car il y a eu des réactions violentes. L’effort d’adaptation, précisément, dont a dû faire preuve mon entourage, aussi bien que mes lecteurs, est pour beaucoup dans cette renaissance. »