Renomination : fait de nommer de nouveau une personne à un emploi, une fonction, une dignité
Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même. On n’a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine qui pourtant est la nôtre. A l’adresse d’une oreille étrangère, qui ne connait rien de notre histoire et du rôle qu’elle y joue, on confie pour la première fois le soupir d’être soi. La pudeur administrative nous aide à formuler les choses. On aimerait changer de prénom. La décision est prise. On est prêt à effectuer des démarches, à nous abandonner aux recommandations. En écoutant ces dernières, on hoche la tête pour personne, on ronronne à voix haute et on prend des notes qu’on ne relira jamais. On affirme qu’on apportera bientôt de nouveaux papiers, des justifications. On remercie la voix pour qui renverser l’ordre des choses semble être un jeu d’enfants. On salue. On raccroche. Pas encore tout à fait certain d’être celui ou celle qui accomplit les gestes, on se lève. Quelqu’un, peut-être soi, ouvre le répertoire de son portable et y modifie son propre prénom. On commence par là. Puis on va se doucher.

Vous avez changé de prénom ? Racontez-moi tout : blandine.rinkel@yahoo.fr
Illustrations de Camille Potte


« Je m’appelle Frédéric depuis 2011. Avant je m’appelais Frédérick. La coquetterie du k final a sauté. Depuis que j’ai appris à écrire, j’ai toujours aimé ce k, difficile à faire au CP, mais tellement original quand, dans ta classe, il y a toujours un autre Frédéric. Mon père me racontait que ce k venait de sa propre histoire, lorsqu’enfant il passait du temps chez des gens riches d’origine anglaise, lui l’enfant pauvre (je te passe les détails). Ce k, pour lui qui ne parle pas un mot d’anglais, était très british, élégant, et plein de promesses. C’était donc un hommage à ces gens qui avaient beaucoup compté dans sa vie. Je me souviens aussi d’une anecdote à propos d’un enfant anglais, et d’un autre, adulte, croisés dans la rue, dans le physique desquels mon père m’imaginais plus tard, peut-être même avant ma naissance. En tout cas j’ai toujours eu ces histoires en tête. Les ai-je inventées ? Je ne sais pas, mais elle sont là. Ce prénom, dont je devais souvent préciser l’orthographe, était devenu une petite poésie mentale (F-R-E-D-E-R-I-C-K) avec le temps et, c’est idiot mais tenace, je trouve que ce k a vraiment de l’allure, qu’il donne une certaine épaisseur à ce prénom dont j’ai toujours trouvé les propriétaires un peu trop gentils, mous, sinon passe-partout. De là à dire que j’en faisais un étendard serait un peu exagéré, mais c’est pourtant un vrai choc que j’ai vécu lorsque, en 2011, j’ai du changer mon passeport périmé pour aller voir ma soeur au Quebec qui fêtait ses trente ans (utile pour se rappeler l’année). Nous partions en famille et ma fille de 5 ans à l’époque devait avoir son propre passeport. Pour cela, il fallait produire un certain nombre de documents officiels, dont mon acte de naissance, pour prouver que j’étais bien le père j’imagine. Ainsi, ce document en main pour la première de ma vie, j’ai pu découvrir que mon père m’avait déclaré, le 30 octobre 1974, sous le prénom de Frédéric. Sans le k. Sans le beau k qui, d’un coup, avait disparu de ma vie. Le plus étrange est que, depuis ma naissance, j’avais eu deux cartes d’identité et deux passeports, tous au nom de Frédérick, avec un k. Comment suis-je passé entre les mailles du filet administratif ? Aucune idée. Toujours est-il qu’aujourd’hui je m’appelle Frédéric, et que ma banque, à cause de ce manque de K et pour l’anecdote, a failli bloquer définitivement mon compte lorsque nous avons emprunté de l’argent pour notre maison. Il fallait que je prouve que j’étais bien Frédérick. Autant dire que c’était un début de mauvais roman. L’histoire s’est arrangée je ne sais plus comment, mais aujourd’hui mes abonnements internet, téléphonique, mon assurance et d’autres choses dans le genre sont au nom de Frédérick. Je me dis pour m’amuser que je pourrais, au cas où, dire que ce n’est pas moi, passeport à l’appui. Néanmoins je reste orphelin d’une simple lettre, et je ressens vraiment quelque chose de l’ordre du déracinement avec ce nouveau prénom. On visualise tous les mots intimes. Mon cerveau est rempli de Frédérick avec un k, ce mot me constitue, et parfois je me sens construis sur une erreur, sur un mensonge, une omission ou je ne sais quoi de cet ordre. Mes parents étaient aussi étonnés que moi lorsque je leur ai raconté cette histoire. Ils ont ri. » (Frédéric)