Renomination : fait de nommer de nouveau une personne à un emploi, une fonction, une dignité
Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même. On n’a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine qui pourtant est la nôtre. A l’adresse d’une oreille étrangère, qui ne connait rien de notre histoire et du rôle qu’elle y joue, on confie pour la première fois le soupir d’être soi. La pudeur administrative nous aide à formuler les choses. On aimerait changer de prénom. La décision est prise. On est prêt à effectuer des démarches, à nous abandonner aux recommandations. En écoutant ces dernières, on hoche la tête pour personne, on ronronne à voix haute et on prend des notes qu’on ne relira jamais. On affirme qu’on apportera bientôt de nouveaux papiers, des justifications. On remercie la voix pour qui renverser l’ordre des choses semble être un jeu d’enfants. On salue. On raccroche. Pas encore tout à fait certain d’être celui ou celle qui accomplit les gestes, on se lève. Quelqu’un, peut-être soi, ouvre le répertoire de son portable et y modifie son propre prénom. On commence par là. Puis on va se doucher.

Vous avez changé de prénom ? Racontez-moi tout : blandine.rinkel@yahoo.fr
Illustrations de Camille Potte


Misha Defonseca était connue comme la protagoniste de « l’incroyable histoire vraie d’une rescapée de la Shoah », le récit d’une petite fille ayant traversé l’Europe à pied et parcouru 3 000 km à la recherche de ses parents, protégée par des loups. Ce livre, tu l’avais étudié en cours de français au collège, et la professeur — tu revois encore ses jupes trop longues — s’en était servi comme d’une arme morale, un moyen de vous rappeler à vos privilèges, de faire cesser toute plainte : il n’y avait aucune raison de gémir d’un excès de devoirs ou d’une salle sans chauffage l’hiver, de quelques gargouillis à midi ou du fait d’être privé de voyage scolaire quand on connaissait le récit de cette entant qui avait erré à pieds durant trois ans, traversé l’Allemagne, la Pologne, avait été recueillie en Ukraine, avait enduré la faim, la neige, la menace des soldats allemands traquant des enfants échappés du ghetto de Varsovie… C’est surtout le récit de l’état des pieds de Misha qui vous faisait frémir et clôturait toute possible plainte : quand elle expliquait, à son retour au monde civilisé, que le cordonnier ne pouvait faire de chaussures pour ses pieds endurcis « aux doigts recroquevillés comme des serres ». Ses pieds de petite fille, à force de toucher la neige, la terre, la pierre, avaient fabriqué une corne « épaisse à racler au couteau, à arracher ce qui [la] gênait avec les dents, à rogner les ongles ». Quand elle crevait de faim, ajoutait-elle, « [elle mâchait] des morceaux de corne ou d’ongles pour se donner l’illusion de manger ». Détails qui, quand on a onze ans, vous marque durablement. Et quand, la mémoire courte, nous étions tout de même tentés de nous plaindre d’une angine naissante, d’un mal de ventre insistant, il y avait toujours un camarade de classe pour nous rappeler le mot de passe de la décence : « Pense à Misha », et nous nous taisions. Seulement Misha n’existait pas. Monique De Wael, qui l’avait inventé de toute pièce, n’était ni juive ni catholique mais née le 12 mai 1937 à Etteerbek en Belgique et baptisée d’une semaine plus tard. Elle n’avait jamais quitté sa maison pendant la guerre. Seuls ses parents avaient été arrêtés, quand elle avait 4 ans. Elle avait été recueillie par son grand-père puis par son oncle, qui, avec leurs rides et leurs ventres beiges, n’avaient rien de loups. Ce qui lui avait valu 22,5 millions de dédommagements à son éditeur, et ce qui nous avait valu, un nous, une colère terrible quoique rieuse, l’impression de nous être fait humilier dans l’enfance par une personne qu’on ne connaissait même pas, une « vieille conne », avions-nous conclu, regrettant Misha.