Renomination : fait de nommer de nouveau une personne à un emploi, une fonction, une dignité
Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même. On n’a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine qui pourtant est la nôtre. A l’adresse d’une oreille étrangère, qui ne connait rien de notre histoire et du rôle qu’elle y joue, on confie pour la première fois le soupir d’être soi. La pudeur administrative nous aide à formuler les choses. On aimerait changer de prénom. La décision est prise. On est prêt à effectuer des démarches, à nous abandonner aux recommandations. En écoutant ces dernières, on hoche la tête pour personne, on ronronne à voix haute et on prend des notes qu’on ne relira jamais. On affirme qu’on apportera bientôt de nouveaux papiers, des justifications. On remercie la voix pour qui renverser l’ordre des choses semble être un jeu d’enfants. On salue. On raccroche. Pas encore tout à fait certain d’être celui ou celle qui accomplit les gestes, on se lève. Quelqu’un, peut-être soi, ouvre le répertoire de son portable et y modifie son propre prénom. On commence par là. Puis on va se doucher.

Vous avez changé de prénom ? Racontez-moi tout : blandine.rinkel@yahoo.fr
Illustrations de Camille Potte


En 2014, on découvre que Rachel Dolezal, qu’on pensait Noire de peau, est en faire Blanche. L’histoire est incroyable, à peine crédible : Rachel Dolezal est née blanche, blonde, le visage saturé de grains de beautés. Ses frères et soeurs, en revanche, sont noirs — un excepté. Ses parents, dit-elles, les battent toute leur enfance — un excepté. Le seul à n’avoir pas été adopté, le seul à être vraiment de la lignée. Fier d’être blanc. Rachel veut s’en éloigner. Elle veut couper les ponts définitivement ; elle veut changer de famille, réécrire son histoire, elle veut changer d’identité. Rien de tel, à cette fin, que de se déclarer métis. S’il est bien un changement qui change tout, c’est celui de la peau. Rachel se fait noire. Mais qu’est-ce que ça signifie, « devenir noire » ? Elle dit que la « négritude » est une chose que l’on « sent » au « fond de soi ». Elle se grime le visage d’un fond de teint obscur, ajoute des extensions bouclées à ses cheveux teints en noir. Chausse des perruques afro. Des tissus africains noués sur le front. Elle devient militante. Elle prend la tête de la NAAPC - National Association for the Advancement of Colored People - et accouche de deux enfants métis dont elle défend les droits comme personne. Elle est de toutes les manifestations, les rassemblements et réunions de la communauté noire. Elle finit par recevoir des menaces racistes, ou du moins elle dit recevoir des menaces racistes ; les lettres, toutefois, ne sont pas cachetées. Elle poste en juin 2015 sur Facebook une photo de son père, noir, ou du moins dit identifie l’homme noir d’une photo sur Facebook comme son père. Elle est interviewée à ce sujet par Jeff Humphrey, qui lui demande, caméra au poing, si elle est afro-américaine. Elle évacue la question. Elle fuit la caméra. Ses parents véritables, parce qu’acculés ou, dira-t-elle, par malveillance, finissent par fournir le certificat de naissance de leur fille aux médias. A partir de celui-ci, ses origines tchèques, allemandes et suisses retrouvées. Il lui faut se rendre à l’évidence. Oui, ses parents sont blancs. Oui, elle a dissimulé la vérité. Non, pour autant, elle n’est pas blanche elle-même. Et elle ne le sera jamais, entendez-vous ? Jamais. On ne lui fera jamais changer de position, à Rachel Dolezal, dusse-t-elle perdre son emploi et ses activités civiles. On ne lui fera jamais dire qu’elle est Blanche, quelle honte, et pour s’en assurer, pour cesser, aussi, d’être harcelée et discriminée à l’embauche (!), elle va même changer de nom. Nkechi Amare Diallo, c’est une nouvelle vie qui commence. Nkechi Amare Diallo — qui, en passant, signifie « cadeau de dieu » et « audacieuse » en nigérian — c’est donc la fin de la discrimination. Inch’allah.